Mon Mai 68

Publié le par Christian

Ce fut l'année de mon grand virage. J'y pense et repense souvent, ce ne sera que ce matin que je l'écris. Je vais essayer de ne conserver que l'essentiel, tant et tant d'événements ont commencé cette année là.
En 68, j'étais ouvrier à l'usine, 44 heures par semaine debout devant un établi dans un bâtiment de 1000 ouvriers.
J'avais 23 ans, plus de cinq années de pratique professionnelle, les conditions enfin requises pour me permettre de passer les épreuves du concours de PTA, qui me permettraient en cas de réussite, d'accéder à l'Education Nationale.
Cela faisait trois ans que je préparais ce concours le soir après le travail en suivant la formation au C.N.E.D. (centre national d'enseignement à distance) .
Tous les mois de Mai sont la période de l'année où se déroulent de très nombreux concours. J'étais inscrit à celui de l'accès aux Collèges et l'autre des Lycées. La réussite  permettait d'intégrer l'école normale de préparation des professeurs.
Diverses épreuves conduisaient les candidats de Toulon à Nice, puis vers Lyon et alors Paris. J'avais la chance de réussir toutes les épreuves, et en un mois, je me rendais deux fois à Nice, une fois à Lyon, deux fois à Paris. Gros problème, pas de train, pas d'essence.
Le voyage Toulon, Nice, Toulon; en voiture avec jerrican d'essence en réserve ne posa aucune difficulté, le Lycée des Eucalyptus était bien calme, c'était  début Mai.
Ensuite Paris, le voyage en train ne fut pas de tout repos avec l'incertitude d'arriver à temps. C'était la période des grandes manifestations au quartier latin et La Sorbonne. Pour nous, les épreuves écrites se passaient vers le Parc de Sceau. Je restais bien sagement en banlieue, ces événements animaient un peu les conversations; très peu, car nous ne nous connaissions pas, on était concurrent, on ne pensait qu'à réussir le mieux nos épreuves.

L'étrangeté de la situation, je la vivais en retournant à l'atelier de la DCAN à Toulon. Dans l'usine, c'était la grande effervescence, de grands rassemblements, des manifestations avec arrêts de travail et réunions syndicales. Moi le jeune qui souhaitait retourner à l'école et se déplaçait à Paris, j'aurais dû voir, savoir, ... et je n'avais rien vu, je ne savais rien,  ...je subissais ! Et j'entendais des paroles qui n'étaient pas tendre envers ces agitateurs.

Puis ce fut le voyage à Lyon, trois jours d'épreuves pratiques au Lycée des Frères Lumière. La petite Renault prêtée par mes parents, était remplie d'essence et d'outillages. Dans la ville un policier venait d'être tué. C'était la guerre et j'étais décidé à passer cette deuxième série d'épreuves. La veille, j'allais en reconnaissance au Lycée, et ce que je vis m'inquiéta ! le Lycée était entouré d'élèves qui interdisaient l'accès de l'établissement.
Les piquets de grève et les adultes qui devaient passer leurs épreuves s'affrontaient. Il y eu des bagarres, mais jamais on ne réussit à me faire rebrousser chemin, j'étais, nous étions des fachos, des briseurs de grève.
Curieux sentiment que cet affrontement entre futurs profs et élèves, j'en garde un souvenir amer de violence et de mauvaise conscience.

Et je réussis mes concours, j'entrais à l' ENSET de Cachan en septembre 1968. Là je fis ma révolution. Elle fut surtout dans ma tête. Je côtoyais des jeunes qui avaient fait Math Sup et Math Spé. Moi, j'avais fait l'apprentissage et j'avais été ouvrier. Nous étions des curiosités les uns pour les autres. Nous étions les vieux, (certains plus de 40 ans) d'une promotion de 60, j'étais un des plus jeune. Je vis alors les choses autrement avec beaucoup de difficultés à comprendre ce monde si différent de celui qui avait été le mien. Au sein de cette école, nous étions à part. Des PTA, ces profs pas tout à fait profs parce que Adjoints, sans diplôme.
Heureusement, j'avais 24 ans et j'appris vite. L'école était merveilleusement équipée sportivement, je passais beaucoup de temps sur les stades. J'ai eu le plaisir de jouer dans l'équipe de Rugby du Paris Université Club. Ces jeunes éternels étudiants et nantis m'invitaient dans leur monde, j'étais le rustique Provençal à l'accent qui rigole, je leur faisais découvrir le maïs grillé bien meilleurs que bouilli.
De ces jeunes qui savaient tant de choses, j'épousais vite les thèses, les conversations étaient longues et argumentées, ils refaisaient le monde, je devins plus politisé à gauche.
Dès que ma formation fut finie, nombreux de cette école sont partis en
coopération en Algérie, je suis resté 10 ans au Maghreb.
En retournant à Toulon et dans la famille, j'étais devenu le Prof, ce donneur de leçons. Je n'ai pas fait Mai 68 comme les autres, ce sont les années suivantes qui m'auront beaucoup changé.




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D
J'ai ici retrouvé le témoignage que nous avions eu le plaisir d'entendre lors de notre déjeuner dans ta campgne. Et j'y ai pris le même plaisir.
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K
Moi j'ai fait mai 68 à la maison, j'étais en CM2 et je regardais tout ça de bien loin. Après j'ai eu un peu de regrets ne pas être plus âgée et de ne pas avoir connu cette grande ferveur. Et puis, j'ai fait mes révolutions à moi : je crois que je n'ai pas encore terminé !Bisous de la Luciole
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C
Il ne reste plus qu'à écrire un livre, votre livre, pour laisser la trace indélébile de cette vie magnifique, simple, modeste et grandiose que vous avez eu à donner et recevoir.
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F
J'aime ce billet clair, direct, lucide, et très fort, très émouvant.Je comprends ce choc que tu as dû éprouver. Toi tu te battais aussi, tu voulais évoluer... Tu as un beau parcours, bravo !Merci de ce témoignage Christian.
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C
<br /> Merci pour ce beau compliment Fauvette. J'incite celles et ceux qui passent ici à te rendre visite. Tu racontes si bien.<br /> <br /> <br />
L
Bonsoir Christian,Je découvre ton dernier billet. Tu es très lucide sur toi-même à cette période.Cela me fait tout drôle de penser que mai 1968 est une période de l'histoire alors que j'étais déjà né.Claudiogene a raison, ton témoignage serait intéressant à écouter dans une émission ou une autre.Bon mois de Mai Cher Christian. (et continu de fleurir ton blog !)
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C
<br /> Tes commentaires sont toujours empreints de chaleur. Vivement que l'on se retrouve dans notre colline.<br /> <br /> <br />